Convaincu de la valeur des troupes sénégalaises, c'était un partisan ardent d'une armée africaine, la « force noire », plus nombreuse et plus puissante, au service de la France. Mangin tel qu'il était, adoré ou détesté, a incarné le type de l'officier colonial, infatigable, tempétueux, dominant les hommes et forçant les événements.
Ancien élève de l'école militaire de Saint-Cyr, il sert au Soudan français à la tête des tirailleurs sénégalais. Il se bat contre les trafiquants d'esclaves et les djihadistes ou « talebs ». Il participe à la mission Congo-Nil en 1898-1900 sous les ordres de Jean-Baptiste Marchand, notamment lors de la « Crise de Fachoda ». Il en gardera une passion pour l'Afrique noire , Le commandant Mangin est tout excité. Il a obtenu la faveur exceptionnelle d’être reçu par le Président du conseil. Il faut dire que sa proposition qu’il formalise dans un livre, intéresse au plus haut point. Il veut créer une “force noire”. Autrement dit, ce spécialiste des troupes coloniales en général et des tirailleurs en particuliers, propose que notre pays fasse le pari de régiments africains nombreux, capables de rivaliser avec les soldats allemands supérieurs en nombre. Cette idée, assez brillamment développée, est séduisante compte tenu de la mauvaise démographie française. D’après les calculs faits par le ministère de la Guerre, au moins 160 000 hommes pourraient ainsi être mobilisés en temps de paix, trois ou quatre fois plus en cas de conflit..
C’est vrai, l’envoi de centaines de milliers d’hommes de couleur, sur un éventuel front de l’est pour “épargner des vies de nos villages métropolitains” - dixit un journaliste commentant le livre- plaît au plus grand nombre. Tel député croisé à la buvette de la Chambre hier s’exclamait : “Ces colonies nous coûtent tellement cher; pour une fois qu’elles nous rapporteraient quelque chose !”.
Le saint-cyrien Mangin est plus subtil. Il aime ses hommes et sait se faire apprécier pour son courage, sa détermination. Il a fait mentir son livret militaire que j’ai sous les yeux qui le décrit, en début de carrière, comme “mauvais officier, mou, nonchalant et apathique”. Il ne cessait à l’époque d’être puni par son chef de corps.
“C’est l’Afrique qui m’a révélé ! Là-bas tout est possible. L’audace militaire, les coups de force sont encore d’actualité. Ces “forces noires” sont vraiment endurantes. Jamais mes tirailleurs ne se plaignent, ils encaissent toutes les frustrations. Ils aiment notre patrie et sont prêts à donner leur vie pour elle.”
Son adjoint complète pour être plus clair encore : “Rien à voir avec les pauvres garçons du service militaire obligatoire, toujours prêts à se révolter si les conditions deviennent trop rudes. Les mutineries sont impensables dans nos troupes coloniales. “
Mangin enchaîne conférences sur conférences et propose à qui veut l’entendre sa “force noire”, inépuisable, nombreuse et courageuse.
Puis il prend part à la conquête du Maroc, sous les ordres de Louis Hubert Gonzalve Lyautey en 1912, au grade de colonel, se distinguant entre autres par la prise de Marrakech, acteur principal de la Campagne du Maroc 1907-1914.
Pendant la Première Guerre mondiale, devenu général, il commande en 1914-15 une brigade d'infanterie puis une division, la 5e Division d'Infanterie de Rouen. Pendant la bataille des frontières, il remporte la victoire de Charleroi, puis combat sur la Marne et en Artois. Homme de terrain à l'esprit réaliste, il s'oppose à la doctrine d'offensive à outrance « à coups d'hommes » et pratique la préparation d'artillerie massive. Le 22 mai 1916, il attaque en vain le fort de Douaumont (Meuse) puis, toujours à Verdun, il dirige les offensives de reconquête aux côtés de Nivelle. La reprise de Douaumont, menée avec peu de pertes car bien préparée, puis de la côte du Poivre, annule en quelques semaines huit mois d'efforts allemands.
En 1917, il participe à la désastreuse offensive de Nivelle, sur le Chemin des Dames, à la tête de la VIe Armée. Celle-ci atteint la plupart de ses objectifs, mais perd 30000 hommes (8% de son effectif) en deux semaines. Des mutineries de soldats refusant d'aller à une mort certaine se produisent: une centaine de désertions et de refus d'obéissance en mai à la VIe armée. Grand adversaire de Pétain, Mangin est marginalisé par celui-ci, dans le cadre d'une bataille politique entre les clans Briand et Ribot, où des statistiques très manipulées servent d'arguments (on compte comme "pertes" non seulement les morts et blessés graves, mais les blessés légers et les victimes d'engelures). L'attaque s'enlisant, Mangin est limogé avec Nivelle, mais recevra en décembre le commandement d'un corps d'armée
En juillet 1918, Mangin invente et applique la tactique du feu roulant de l'artillerie qui désorganise l'armée allemande partout où elle recule (les canons de 75 avancent sur le terrain abandonné par l'ennemi qui ne parvient pas à sortir du champ de tir qui avance avec lui); il démontrait ainsi la supériorité de l'attaque sur la défense préfigurant ainsi les analyses du général de Gaulle (Vers l'armée de métier) et les choix de l'armmée allemande en 1940.
Personnage très dur, peu bienveillant envers les prisonniers, très courageux, s'exposant mais sacrifiant parfois ses troupes, dont il était pourtant dans l'ensemble admiré. On trouve dans A La Recherche du temps perdu de Marcel Proust et Les Croix de bois de Roland Dorgelès des descriptions de Mangin.
Au printemps 1918, suite à la nomination de Ferdinand Foch, à la tête de la Xe Armée, Mangin participe à la seconde bataille de la Marne. Il y réalise la célèbre contre-attaque du 18 juillet à Villers-Cotterêts, où il brise l'ennemi. Vainqueur dans l'Aisne à l'automne, il rompt le front allemand, libère Soissons et Laon. L'armistice annule son offensive prévue en Lorraine. Il entre à Metz le 19 novembre, atteint le Rhin à Mayence le 11 décembre, occupe la Rhénanie. Avec le général Fayolle, il occupe la Place de Mayence et la rive gauche du Rhin le 14 décembre 1918; il s'installe à la Deutschhaus. Mangin encourage les autonomistes allemands qui veulent créer une République rhénane, contre les nationalistes prussiens, mais ce projet est refusé par les Anglo-Américains.
De 1906 à 1922, son fidèle ordonnance fut un Bambara de haute stature, Baba Koulibaly, qui veilla jour et nuit sur lui avec dévouement et une ostentation que le général appréciait, étant lui-même volontiers théâtral. Mangin meurt en mai 1925 à Paris, au cours d'un repas au restaurant, la rumeur publique parlant d'un empoisonnement. Sa mort survient au moment précis d'une époque troublée de la politique française tenue par le cartel des gauches (Herriot-Painlevée-Briand); A cette époque, Painlevée vient d'être élu président du conseil (17 Avril), solution de compromis pour le cartel après la déconfiture d'Herriot démissionné le 10 Avril. Briand succédera à Painlevée en Novembre. Mangin (59 ans en 1925) étant en consultation auprès des partis de droite pour entrer en politique et sortir la France de sa paralysie. Son passé militaire lui donnant un avantage considérable face à des adversaires de son âge mais n'ayant pas fait la guerre de 1914. Son épouse, très éprouvée, refusera, par conviction religieuse, qu'une autopsie soit pratiquée pour connaitre les causes de son décès. Par la suite, elle refusera qu'on lui décerne à titre posthume le titre de maréchal, ne voulant rien devoir à Pétain. Son cercueil se trouve à l'hôtel des Invalides.
Sa statue à Paris fut détruite en 1940 par les forces d'occupation allemandes, sur ordre d'Adolf Hitler, et reconstruite après guerre à proximité de l'Église Saint-François-Xavier dans le 7e arrondissement.
le Général et ses huit enfants
Un tirailleur des forces coloniales du Congo. Plus de 160 000 hommes pourraient être mobilisés rapidement si on donne une suite aux idées du valeureux commandant Mangin.